XIV –

 

               Le dernier jour de notre expédition, la fin du voyage, le jour naissait — par l’astre larmoyant et le nuage déchiqueté ; un parfum de regret et de mélancolie nous chargeait de réminiscences aiguës. Ainsi nous allions, le pas foulant le gravier épars de la grande allée, d’un mouvement bancal et pris d’incertitude ; aussi s’assombrissaient nos regards et s’entremêlaient nos pensées. La froideur nocturne n’était alors plus qu’une énième promesse pendue à la corde de notre existence.

               La voiture, garée juste devant la villa, nous était devenue étrangère, solitaire et inutile. Les autres étaient déjà partis, à la faveur de l’aurore et de ses gerbes suppliciées. Un vent couvé par la nuit, glacial et perfide, chassait les feuilles mortes amassées sur la terrasse faite de bois et de lierres. Debout, les yeux gonflés par le sommeil encore vivace, nos pores s’abreuvaient à la morsure du froid comme à la délicatesse des vêtements contusionnés. D’un commun accord, nous nous retirâmes dans l’antre qui nous avait alors abrités des mois durant. Haute et large bâtisse antiquisante, cette villa jouxtait l’océan des brumes et des chimères. Aussi, en ce début de jour fraîchement ressuscité, les fenêtres laissaient pénétrer la douce mélodie des vagues venant s’écraser contre les rochers, imbiber le sable noir, encore noir, mêlé aux éclats des étoiles agonisantes.

               « Nous étions vivants. »

               Sa voix tinta à mes oreilles ainsi qu’un carillon ouvragé par Echo. Le sourire léger, je pris les devants, au-devant des rideaux suspendus par des cordelettes fripées et teintes d’ocre. Sur la grande table du salon s’était déjà amassée une fine couche de poussière — et le temps passait. Dans la valse des couloirs interminables et indéterminés, au plat affable des tapis brodés, par le souci de la clarté, en quête de ce que la fortune désirait nous voir oublier. Pour tout dire et ne rien altérer, cette maison s’avérait particulièrement labyrinthique, affranchie de la paresse et des facilités architecturales. Aussi nous déambulions, le visage en clair-obscur dans le reflet des miroirs, les mains fébriles, agitées par les poignées de porte à la dérobée d’un pas. Jusqu’aux dessous des meubles vieillis au verni crépusculaire et à la rugosité naissante, nos mains tâtaient les carrelages et les parquets — sans mot, sans doute… à l’orée d’une pièce aux battants retroussés. Mon amie ne m’avait pas quitté, et sa félonne respiration se déroulait sur ma nuque quand jaillit la lumière. D’un geste sec et maladif, les battants cédèrent et se confondirent en bruits disparates. Rien de ce que nous avions vu auparavant n’égalait en profondeur cette nouvelle pièce, haute de plusieurs dizaines de mètres, larges ainsi qu’un petit mausolée, toute parée d’expressives mosaïques — un sol pour le cœur des thermes ; les étoiles à la bouche — le regard noyé dans la voûte.

               « Nous retrouverons-nous ici, délestés de l’enveloppe et des chagrins ? Si la mort creuse l’espace de note entendement, je ne crois pas qu’elle aille jusqu’à le dissoudre dans un quelconque néant qui pusse être à la fois incolore et abyssal.

               — Prisonniers sur Terre, le serons-nous encore par la suite ? Quand bien même l’autre côté aurait le visage des fragrances familières, le choix nous serait-il pour autant légué ?

               — De quoi as-tu peur ?

               — De l’éternité.

               — Si le jour est perpétuelle renaissance, la mort ne l’épargne pas dans le cycle des jours. Même l’errance a une fin, et tout fini par en revenir au blanc des origines.

               — Ce que notre existence n’a pas pu concevoir sera découvert par la suivante. Partons. »

 

Jordan PONCET © 2018-2019

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