XV –

 

               Aux carreaux des immeubles. Le froid dense et nocturne de la ville endormie, des rideaux brisés, baissés, déchirés, écartés au supplice de l’escapade visuelle — dégringolade de l’attente le long des conduites de cuivre ; aigreurs discrètes, jusque sur le pavé, jusque dans la bouche des égouts refroidis par la neige de l’hiver. Bancs neigeux, arbres neigeux, ruelles neigeuses, valses moutonnières dans les tréfonds du rêve. A la main, le verre, tout écartelé par un liquide ambré et vivifiant ; au front le souci, au cœur le long déroulement des années lourdes et futiles. Au fond, l’être n’a pas changé, mais seul, seul dans le reflet du miroir que le temps a figé, tant de paroles fumeuses déversées par les oubliettes urbaines. Les captifs se sont repliés sous la cape du sommeil, trop froids, trop pâles sous l’averse invisible du vent. Trois clignotantes vignettes ont marqué la voûte. Mes yeux sont montés, la main s’est resserrée, un léger doute m’a sorti de la rêverie. Le ciel gonflé par le suc avili des jours pollués et malsains s’était grisé pour le plaisir des enfants. Mais de la neige il ne restait que de disparates écumes, ici et là, comme des îlots réduits par l’avancée des crues inopportunes. Il pleuvait à présent. Et cette pluie, encore fine et maladroite, roulait ses gouttes au goutte à goutte des envies stellaires. Dos à la pénombre, la bouteille paraissait déjà vide. L’amertume me vint.

               La baie vitrée s’est liquéfiée. Les étoiles ont bourgeonné dans l’espace infini des solitudes extérieures. Un glacis de visages a remplacé le contour des immeubles, inconnus et relégués au néant ; deux grammes, un milliard de soupirs étouffés dans la profondeur astrale, des flots d’encre à la portée d’un sourire. Ce qui est à croire est à boire ; aurais-je aimé le goût de tes lèvres alcoolisées ?

               La marche au froid du carrelage humide avait la lourdeur du chagrin. De rayures en rayures, la vision chancelait et se redécouvrait au détour d’un meuble décrépi. Les ténèbres s’étaient densifiées par l’oubli des ampoules. Un pas de plus et le verre serait vide. Aussi mes lèvres s’imbibèrent une dernière fois, s’oublièrent à nouveau les poussières du souvenir.

               La salle de bain, tuméfiée par le poids des humides fragrances, m’accueilli aux ultimes degrés de l’égarement. Mon corps, d’ores et déjà soustrait à l’affabilité des tissus, se rétracta au contact reluisant des parois blanchâtres de la pièce. Le doigt maudit fit basculer les ombres dans l’éclat du chandelier poussiéreux. Les rétines lacérées, le pouls galopant, les mains tronquées par la prise difficile, le corps se traînait nonchalamment sur le tapis d’une Byzance oubliée — vers la baignoire — émail et froideur. Le gel contusionnait les membres, le tremblement s’instillait, et des jurons se perdaient dans les spirales du plafond craquelé. A ras de terre, l’adhérence incertaine, les yeux qui glissent. D’un geste presque implorant, la main se résolu à actionner le saint mécanisme. Le geste, presque trop brusque, condamna la suite. Un torrent moite et tiède se déversa le long de ma chevelure en bataille, se glissa par l’échelle de mon dos et les replis de mes membres inférieurs. Une sensation exquise me prit et mes pensées se décongelèrent aussitôt. Un doux et liquide trémolo se rendit maître des lieux. Une symphonie d’écoulements et de réverbérations aquatiques, l’eau se délivre, mais se délivre si bien que les yeux aveuglés ripent sur l’urgence des mécaniques places. Et des affluences ont bientôt raison du siphon encombré. Mais le robinet s’est brisé dans la chute. La baignoire se remplit et l’esprit s’engorge. La panique gagne les derniers mètres de raison. Un claquement sourd l’achève — le siphon, l’eau. Les pas sur le carrelage ont la fraîcheur des négligences. Les ténèbres sont retrouvées. La lune irradie ses semblables ; la noirceur du ciel. Des pas résonnent, je me retourne — le siphon, l’eau. Les pas se rapprochent. La tête enflée, le cœur battant, je me fige. Et figeant mon regard sur la maudite porte, j’ouïs à nouveau ces chaotiques échos. D’un bond, je me dirige vers la sortie. L’œil à l’œillet ne distingue que plus de ténèbres, mais le siphon, l’eau…

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