XVI –

 

              Sanglantes nuées, des gerbes éclaboussant les trottoirs parsemés de flâneurs et de coursiers alourdis. Les fleurs aux balcons se pâment sous la douceur de l’atmosphère et des exquises lueurs astrales. Un calme étrange plane au-dessus de la ville. Les véhicules se font plus rares, plus discrets dans leur avancée miroitante et caverneuse. Hachurés par les larmes solaires, les nuages se sont dispersés au lointain tandis que commencent à pointiller quelques astres. L’esprit tranquille, je ne suis qu’un flâneur parmi d’autres, battant le pavé, détroussant l’heure et chérissant la surprise. Les yeux pris dans le tourbillon des couleurs vermillonnes, la main légère, le pas vif et aventureux, je m’engage dans les ruelles tortueuses qui se dérobent à la routine, où le linge pend de toit en toit, où fleurissent les cris et les soupirs au creux des moribondes meurtrières — la vieille ville.

               Les recoins sombres que la torpeur urbaine a délaissé, les bandes disparates de maisonnées faîtes de pierres et d’autres rocs dégrossis, sublimés par l’artisanat grouillant, aux lampes cuivrées des échoppes bruyantes et fourmillantes de joies éphémères. La marche ralentit. Quelques enfants jouent au détour d’une flaque d’eau — profondeur irisée dans le couchant des maisons. Les impasses s’amoncèlent, les avenues sont loin. Et loin, aussi, la cathédrale piquante aux gothiques arcs, perçant les cieux pour en cueillir la rosée du soir. On poursuit, avant la nuit. Avant la nuit, les derniers marchands referment leurs boutiques, les allées et venues s’additionnent sur la mesure des tintements du haut clocher. Les draps flottent à nu au bas des fenêtres que l’on referme une à une. Les unes après les autres, les marches sont avalées. Je puis déjà apercevoir les hauteurs ultimes de la ville, les murs beiges et dentelées resserrées autour des ruines du château. La pénombre a jailli de parts en parts et le vent s’est durci. Le souffle apaisé, le regard a plongé dans la contemplation des vastes ensembles urbains. Ici s’arrête le chemin. Il faut désormais s’élever. L’agilité se fond dans la moiteur des parois abruptes et incertaines.

               Le ciel déconfit s’est bitumé. Au sol, les rocs ont remplacé les pavés aux passants du lierre et des orties. Mes habits s’embrumant de poussières et de moiteur m’ont garni jusqu’aux premières ruines, là, retroussées dans les premières ténèbres qui s’y étaient étendues. Mon cœur s’est resserré, tout contre mon cœur — de mystérieuses évanescences. Le mur d’enceinte tombait à flanc sur la colline, sillonné de lézardes par lesquelles s’engouffrait le vent, il trônait comme un navire échoué. Pour avancer il fallait reculer. Pour un pas, deux se requéraient. De détour en détour, la marche s’épuisait, se reposait sur quelque contrefort imprécis, tailladé dans une nature sauvage et lancinante. Assonantes pensées sur cette terre étroite. Le poids des secondes s’est dissipé dans l’aigreur des étreintes essuyées. Plus un pas. L’adroite courbe de la terre a gémi dans un torrent de sang et de flammes. Au souffle s’est substitué le soupir, plus rien d’autre ne siéra ici, entre le pont qu’érigea la nuit jusqu’aux méandres du sommeil, et ces muettes ruines qu’un parfum enfouissait.

               A même le sol qui se dérobait à la vue, un mouvement froid s’étira dans l’épaisseur de l’obscurité. Et comme les yeux étaient morts avec la fin du cycle solaire, c’est l’ouïe malade qui en perçu la teneur. Un bruit léger que balayait facilement le vent, mordant à pleine douceur la jonction du ciel et de la terre. Dissipé, le bruit s’est dissipé, et moi, à contre-courant du cycle, j’ai brisé mes ongles sur la paroi du contrefort. Chaque doigt en a reçu la sentence, chaque mot était vain, vaincu déjà avant de naître par le déroulement du temps. Un pas de plus et je tomberai. En contre-bas, mes os s’égrèneraient en disparates peines, un flot noir s’en dégagerait pour s’étendre jusqu’aux germes de l’aube. Dissonantes pensées sur cette terre abrupte, abrutie par le soleil, noyée dans le flot continu des ascensions écorchées. A tout coucher ici, le néant m’avait pris par la main, le vertige m’a accueilli.

 

Jordan PONCET © 2019