soma project

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I

               Froid, froid blanc dans mes yeux froissés par la neige, frimas poudreux pour mes joues déchirées. Le vent m’arrachait, me soulevait sur les contreforts ventrus des allées recouvertes. Aux saillies bleues du ciel s’encombraient les nuages de la peine.

            Pleines mains dans mes poches trouées, j’avançais, le col émoussé et le cœur vibrant, presque à tâtons lorsque le souffle plongeait entre les chênes — je n’étais que proie, roide aveugle et veule chien, esprit du songe et des embruns.

            Sur le sol déclinant, les ronces ont déchiquetées mes paumes prises par la frénésie de la course — mortelle escapade aux hantises nouvelles du jour, déjà, déjà nouvelles et si lourdes, acculées par le ciel. Ce ciel maudit s’est affalé sur l’obscurité blanche des gorges sèches de la forêt. Au petit bois noiraud, ces cavités pullulent dans leur solitude encombrée, de lierres et de mousse – de cette neige fumeuse qui les recouvre et les protège.

            Poursuivant ma course, un doute amer m’a prit, l’espace d’un instant, une crainte irrationnelle motivée par le ruissellement continu des flocons. Avait-il disparu ? Les arbres se confondaient dans leur squelettique apparition, et de pierre en pierre, saillantes à travers le sol, mon repère ne daignait plus se découvrir.

            Comme le froid grandissait et que mes mains ne répondaient plus tout à fait à leur impérieux devoir, je pris la décision de rebrousser chemin.

            Quel chemin ?

            Tambourinant à mes oreilles bleues, mon cœur s’alarmait. Je n’avais plus aucune connaissance des lieux et déjà, le soleil lointain, tamisé par l’épaisseur des nuages, s’amoindrissait dangereusement. J’ai couru, les mains figées, l’œil fébrile. Flairant l’errance, je ne me suis pas arrêté. Il le fallait, et défilant comme des ombres fantasques, feuilles et branches se mélangeaient les unes aux autres — plus loin, plus profondément dans le petit bois noiraud.

            Le repère était toujours là, un pieu rouillé dépassant à peine que je n’aurais pu reconnaître sans l’aide aiguisée de ma frénésie. Parvenu au seuil de la découverte, un sourire léger, mort-né et douloureux, m’étira le bout des lèvres. A genoux désormais, mes mains qu’avait revigoré l’obsession, se mirent au travail. Les ongles fracassés, j’ai retourné la neige, puis la terre, encore humide pour en faire jaillir le suc avili. Une éternité. La sueur se mélangeait à l’eau, qui au sang se diluait entre mes doigts contusionnés. Un mètre avait été creusé et déjà, une étrangeté naquit dans mon esprit. C’est comme si la neige s’était arrêté, comme si tous ces arbres et toutes ces branches s’étaient consumés. Seul, dans ma hargne et ma besogne, rien de plus délicieux ne m’avait encore nourri. Deux mètres, un bout d’ombre se dégagea. La pierre noire se découvrit. Enfin. Un bourdonnement sourd m’écrasa le front, d’un geste sûr j’en dégageai les coruscantes larmes. Plus bas, et tandis que le calme s’était installé, quelques efforts nouveaux achevèrent de dégager la mince ouverture de la cavité sous-terraine. Assez mince pour passer inaperçue, trop pour y laisser pénétrer sans effort quelque corps imprudent, sa profondeur ne se devinait ni par le son ni par la vue. A contrecœur, mes mains se rétractèrent sur l’objet du vice, laissant poindre leurs coupures à l’obscurité nouvelle. La tête vidée, mes membres inférieurs se glissèrent avec raideur par la cavité rugueuse. Un dernier regard porté vers le ciel me permit d’y considérer avec horreur l’irrémédiable déchéance temporelle.

            La chute fut brève, violente. Dans ma chute, de larges pans de roches s’écroulèrent sur mon corps replié. Tailladant ma peau et ce qui en restait d’habit, ces roches noires se réduisirent en fragments épars. Les ténèbres y avaient leur demeure. Noircie par leur présence, l’ouverture réalisée tantôt se confondait comme une étoile bleue dans un ciel nocturne.

            Bien qu’étourdi et désorienté, je me suis aussitôt relevé, me dégageant tant bien que mal des derniers débris qui m’avaient enseveli. D’une main, j’extirpai d’une des poches de ma veste en lambeaux la fine lampe torche dont la bonne marche commençait à me préoccuper. Le doigt tremblant, je l’actionnai, et aussitôt ma crainte de dissipa. Le faisceau lumineux se balança de droite à gauche, épousant les parois de la grotte pour s’en revenir à mes pieds. Le geste entraîné par l’excitation, je me suis dirigé à grands pas vers ce qui semblait être le recoin le plus dégagé des lieux, hors de tout obstacle et de toute saillie. Là, j’ai reconnu le sol qu’avait naguère dévoré quelque incendie mystérieux, cerclant ce qui semblait être un léger promontoire ou une déformation calcaire, une bizarrerie naturelle sur laquelle un long paquet d’aluminium ou d’une similaire matière reposait. Hâté par un sentiment grandissant d’exultation, ma lampe en observa les replis et les contours flottants. Puis, d’un geste vif mais aussitôt regretté, ma main en agrippa le dessus miroitant. Ce rapide contact, sincère et maladif, me fit l’effet d’une morsure invisible. Je reculai d’un pas. La douleur s’estompant, mes yeux révulsés se prirent de nouveau à l’observation. La forme n’avait pas bougée, aussi réitérai-je mon action avec d’autant plus de vigueur et de curiosité. Cette fois, la matière me resta entre les doigts, comme un drap fin, un linceul soyeux mais terriblement froid. Ne parvenant à stopper leur entreprise, ces mêmes doigts le tirèrent à eux. Un à un, les plis disparurent en arrière, le drap complet gisait à présent sur le sol.

            Ma lampe torche vacilla dans un unique tremblement. Déposé à mes pieds, un squelette d’environ un mètre quatre-vingt apparu, recroquevillé, la mâchoire ouverte, à pleines dents sur l’obscurité, le poignet de la main droite serti d’un bracelet noir et vermillon. Très vite, l’anxiété éroda la joie morbide qui m’habitait encore quelques instants plus tôt. Très vite, les secondes défilèrent et mon pouls s’accélérant, je terminai mon examen. Presque instinctivement, j’ôtai du corps absorbé par la mort l’unique objet encore visible. C’est ici que tout s’effondra.

            La grotte s’éclaira un instant, si vivement que j’en perdis aussitôt la présence et la teneur matérielle. Un grondement caverneux me remplit la boîte crânienne, prête à se fendre sous le poids du choc. Contractés à leur maximum, les muscles de mon corps se contorsionnèrent un à un. Le bracelet s’était collé à ma peau, y laissant à chaud et jusqu’à l’os une marque froide et indélébile. Un frémissement frénétique m’attisa bientôt les narines. Chaque clignement oculaire me faisait l’effet d’un flash lumineux. Je tins bon, si bien que les ténèbres reprirent la place qui était la leur. Tout s’était volatilisé, et le corps, et le sol, la grotte et la neige. Naviguant vers l’abime suprême, mon être éprouvé se retourna contre lui-même. Dans la nuit…